À l’époque des notifications incessantes, des bouleversements économiques et des tensions politiques internationales, des psychologues mettent en garde, en Allemagne, contre une fragilité psychologique bien particulière.
Le média allemand spécialisé dans les questions psychologiques souligne un constat désormais largement étudié : notre difficulté ne réside pas uniquement dans notre manque de « résilience », mais aussi dans notre incapacité croissante à supporter l’incertitude sans consulter immédiatement notre smartphone, solliciter l’opinion de nos proches ou chercher une distraction.
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Entre ce qui arrive et ce que l’on en déduit, un instant essentiel
Tout commence par une situation parfaitement ordinaire. Un message qui tarde à arriver, une conversation qui se termine sur une note étrange, une décision à prendre alors qu’aucune réponse évidente ne se présente. Entre « quelque chose vient de se produire » et « je comprends ce que cela veut dire », il existe un bref espace d’incertitude.
D’après le média allemand, cette période révèle beaucoup de choses sur notre équilibre psychologique. De nombreuses personnes cherchent aussitôt à la supprimer : consultation d’internet, défilement compulsif sur les réseaux sociaux, messages adressés à plusieurs connaissances… Pas forcément par curiosité, mais surtout pour faire disparaître l’inconfort provoqué par l’absence de certitude.
Pour les psychologues, notre difficulté à rester quelques instants avec l’incertitude constitue l’une des vulnérabilités mentales caractéristiques de notre époque.
Ce comportement presque réflexe traduit une tolérance de plus en plus faible à l’ambiguïté, renforcée par des technologies capables de fournir presque instantanément une information, une explication ou, à défaut, une distraction.
Ce que les chercheurs désignent comme « intolérance à l’incertitude »
Les recherches évoquées par le média s’appuient sur une notion solidement établie dans la littérature scientifique : l’« intolérance à l’incertitude ». Une étude publiée par les National Institutes of Health, organisme public américain consacré à la recherche, la présente comme un trait associé à des croyances négatives concernant les situations incertaines. Cette disposition peut entraîner des réactions émotionnelles, cognitives et comportementales défavorables face à ce qui reste indéterminé.
Les chercheurs Michel Dugas et Kristin Buhr ont notamment étudié ce phénomène comme un élément important des inquiétudes persistantes, en particulier dans le trouble d’anxiété généralisée. Mais, comme le rappelle le média allemand, plusieurs décennies de recherche ont progressivement montré que son influence ne se limite pas à ce cadre.
Divers travaux cités dans l’article suggèrent que cette intolérance constitue un facteur commun à plusieurs difficultés psychologiques : anxiété, dépression, troubles obsessionnels compulsifs ou encore troubles du comportement alimentaire.
Le psychologue canadien R. Nicholas Carleton, dans la revue Expert Review of Neurotherapeutics, défend notamment l’hypothèse selon laquelle cette intolérance correspond à une véritable « peur de l’inconnu » et pourrait constituer un facteur de risque transversal dans l’apparition de différentes formes d’anxiété clinique.
Dans une synthèse publiée dans le Journal of Anxiety Disorders, Carleton estime que la peur de l’inconnu pourrait être une peur fondamentale, située à l’origine de nombreuses autres inquiétudes.
Dans cette perspective, la peur des araignées, de la maladie ou même de la mort pourrait, en profondeur, être liée à la difficulté humaine à accepter ce qui ne peut être contrôlé ou compris immédiatement.
Comment notre quotidien connecté renforce cette difficulté
Le média allemand rappelle ce que pouvait être une situation incertaine dans les années 1990 : un symptôme inhabituel, un silence gênant dans une relation, une remarque ambiguë au travail… On y réfléchissait plus tard, on en discutait autour d’un repas, puis le temps faisait progressivement son œuvre. Dans de nombreux cas, le malaise finissait par diminuer sans qu’une réponse immédiate soit nécessaire.
Aujourd’hui, une solution pour détourner son attention se trouve presque constamment à portée de main. Une étude évoquée dans l’article, publiée dans la revue Addictive Behaviors, établit notamment une association entre l’intolérance à l’incertitude et l’utilisation problématique du smartphone. Les personnes ayant davantage de difficultés avec l’incertitude peuvent se tourner vers leur téléphone pour gérer rapidement leurs inquiétudes ou leur ennui.
Une autre étude longitudinale, publiée dans Computers in Human Behavior, retrouve également cette relation et apporte une précision importante : elle serait particulièrement associée à l’utilisation « non sociale » du téléphone. Le problème ne résiderait donc pas nécessairement dans les interactions avec les autres, mais davantage dans l’utilisation de l’appareil comme moyen de détourner son attention de son monde intérieur.
Le smartphone peut alors devenir un moyen d’engourdir l’inconfort provoqué par le flou quotidien, au risque d’affaiblir progressivement notre capacité à nous adapter psychologiquement.
À force de répondre automatiquement au malaise par une distraction, notre capacité à supporter les zones d’incertitude peut encore diminuer. Un cercle vicieux apparaît alors : plus le flou paraît menaçant, plus on cherche à l’éviter, et moins on apprend à rester avec lui.
Ce qui se passe lorsque « nous ne pouvons pas savoir »
Supporter l’incertitude ne signifie pas rester passif. Les recherches citées la présentent plutôt comme une aptitude active, qui demande de mobiliser plusieurs compétences simultanément :
- accepter une émotion inconfortable sans considérer qu’elle exige une intervention immédiate ;
- laisser une situation ouverte sans lui imposer trop rapidement une interprétation définitive ;
- résister aux comportements qui procurent un soulagement instantané mais empêchent un véritable travail psychologique intérieur.
Les études consacrées à l’intolérance à l’incertitude montrent que les personnes particulièrement sensibles aux situations floues ont tendance à percevoir davantage de danger dans les circonstances ambiguës, à ressentir une activation physique plus forte et à se réfugier dans les ruminations ou les inquiétudes. Ces réactions ne règlent pas nécessairement la situation, mais elles donnent l’impression d’être en train de faire quelque chose.
L’inquiétude peut devenir une forme de fuite : elle donne le sentiment de contrôler un danger alors qu’elle permet surtout d’éviter l’inconfort de ne disposer d’aucune réponse certaine.
Puisque les scénarios catastrophiques imaginés se produisent rarement exactement comme prévu, leur absence peut paradoxalement être interprétée comme la preuve que l’inquiétude avait une utilité. Pourtant, l’incertitude demeure lors de l’épisode suivant et l’habitude de ruminer peut devenir progressivement plus automatique.
Les trois principales manières d’échapper à l’incertitude
Lorsque le flou devient difficile à supporter, chacun peut développer l’un des trois réflexes principaux décrits par le média allemand.
La fuite dans la distraction
C’est probablement la réaction la plus facile à observer : on prend son téléphone, on démarre une vidéo, on allume la télévision, on ouvre une application ou on cherche quelque chose à consulter. L’objectif est de remplir immédiatement le vide créé par une question restée sans réponse.
Les recherches citées considèrent cette attitude comme une forme de régulation émotionnelle : les écrans peuvent servir à éviter des états intérieurs perçus comme trop désagréables. À long terme, cette stratégie peut toutefois rendre ces émotions encore plus difficiles à tolérer.
La fabrication immédiate d’une explication
La deuxième possibilité consiste à créer très rapidement un récit permettant de donner un sens à ce qui vient de se produire. Un message sans réponse devient la preuve que l’autre est contrarié, tandis qu’une réunion légèrement tendue devient le signe que son travail est mal considéré.
Ces interprétations reposent rarement sur des faits suffisamment établis. Elles répondent plutôt au besoin urgent de mettre fin au doute. Chez les personnes anxieuses, cette tendance conduit souvent à imaginer directement le scénario le plus négatif.
La recherche permanente de validation
La troisième stratégie est plus discrète : transférer son incertitude à quelqu’un d’autre. On répète alors des questions comme « Tu penses que je réagis trop ? », « Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? » ou « Tu trouves ça normal ? ».
Il ne s’agit pas nécessairement d’obtenir un véritable conseil, mais parfois de rechercher une confirmation émotionnelle extérieure lorsque la confiance envers son propre jugement diminue.
À la longue, cette habitude peut affaiblir la capacité à reconnaître ses propres émotions et installer une dépendance à l’opinion des autres pour déterminer ce que l’on devrait ressentir ou penser.
À quoi ressemble une véritable solidité mentale face à l’incertitude
À l’inverse, les personnes qui tolèrent mieux l’incertitude ne sont ni insensibles ni détachées. Elles ressentent elles aussi l’inconfort lié au fait de ne pas savoir. La différence se trouve dans l’interprétation de cette sensation : elles ne la considèrent pas nécessairement comme un signal d’urgence, mais comme une expérience temporaire.
Les recherches utilisant l’« Intolerance of Uncertainty Scale », questionnaire notamment développé par les psychologues Freeston et Dugas, montrent que les personnes moins intolérantes à l’incertitude ont généralement tendance à :
- se préoccuper moins fréquemment des problèmes du quotidien ;
- présenter moins de manifestations anxieuses et dépressives ;
- adopter moins de comportements de nature obsessionnelle.
Cela ne signifie pas que leur existence serait plus prévisible ou dépourvue de difficultés. Elles réagissent simplement d’une autre manière lorsque les informations disponibles ne permettent pas de savoir exactement ce qui va se passer.
La véritable force psychologique n’est pas de supprimer toute peur, mais de continuer à avancer même lorsque l’issue reste inconnue.
Le point encourageant souligné par le média est que cette aptitude peut être développée. Des recherches en psychothérapie qui ciblent directement l’intolérance à l’incertitude montrent des améliorations non seulement sur cette difficulté, mais également sur l’anxiété, les ruminations et certains symptômes dépressifs.
Pourquoi cette capacité devient particulièrement importante aujourd’hui
L’article replace cette question dans un contexte plus large : instabilité économique, tensions internationales, transformations technologiques rapides et circulation permanente de l’information. Les individus sont rarement confrontés à autant d’éléments impossibles à prévoir simultanément.
Parallèlement, les outils permettant de réduire temporairement ce malaise – smartphones, réseaux sociaux et contenus accessibles en permanence – rendent l’évitement particulièrement facile. Le soulagement obtenu immédiatement peut alors avoir pour contrepartie une plus grande fragilité lorsque survient un événement imprévu.
Le média allemand distingue ainsi plusieurs capacités que l’on mélange parfois :
- la résilience correspond à la capacité de retrouver un équilibre après une épreuve déjà survenue ;
- la persévérance signifie continuer malgré les difficultés rencontrées ;
- la tolérance à l’incertitude consiste à rester psychologiquement stable lorsqu’il est impossible de prévoir ou d’accélérer le dénouement d’une situation.
Selon les psychologues cités, cette dernière compétence devient particulièrement précieuse dans le contexte actuel : accepter que certaines questions ne possèdent pas de réponse immédiate, que certaines réponses puissent ne jamais arriver, tout en continuant à mener normalement sa vie.
Ce que cela implique pour les lecteurs en France
Les mécanismes observés en Allemagne concernent également la population française. Psychologues, psychiatres et chercheurs français en sciences cognitives étudient eux aussi les liens entre anxiété, ruminations, évitement et utilisation excessive du smartphone.
Dans le système de santé français, ces problématiques peuvent notamment être accompagnées par :
- les psychologues exerçant en cabinet ou dans différents centres de santé ;
- les psychiatres, lorsqu’une prise en charge médicale est nécessaire ;
- les centres médico-psychologiques (CMP), qui constituent des structures publiques de proximité.
Les thérapies cognitives et comportementales, largement utilisées en France, s’appuient notamment sur des recherches internationales consacrées à l’intolérance à l’incertitude. Elles peuvent proposer des exercices progressifs destinés à rester plus longtemps face à l’inconfort, à remettre en question les scénarios catastrophiques automatiques et à réduire certains comportements d’évitement, notamment liés aux usages numériques.
En France comme en Allemagne, le but n’est pas de supprimer le smartphone, mais d’éviter d’en faire systématiquement une solution immédiate dès qu’un doute, un silence ou une inquiétude apparaît.
Sans s’appuyer sur des chiffres récents, les professionnels de santé mentale en France observent également des demandes liées aux troubles du sommeil, aux inquiétudes diffuses et à cette impression de « surcharge mentale » qui peut accompagner une exposition numérique permanente.
Des solutions simples pour apprendre à mieux vivre avec l’incertitude
Les recherches présentées dans l’article allemand permettent de dégager plusieurs pratiques concrètes, accessibles au quotidien, notamment pour les lecteurs français :
- identifier les situations dans lesquelles le téléphone est saisi automatiquement dès qu’une inquiétude apparaît ;
- patienter quelques minutes avant de chercher une explication ou de solliciter quelqu’un, afin d’expérimenter volontairement cette période sans réponse ;
- se dire intérieurement : « Pour le moment, je ne sais pas. Et je peux supporter cette absence de réponse » ;
- éviter les recherches répétées sur internet concernant des symptômes de santé, qui peuvent parfois renforcer l’inquiétude ;
- prévoir régulièrement des moments sans connexion durant lesquels certaines questions peuvent volontairement rester sans réponse.
Ces habitudes ne remplacent évidemment pas l’accompagnement d’un professionnel lorsqu’une personne traverse une détresse importante. Elles peuvent néanmoins constituer un exercice progressif pour développer une compétence essentielle : accepter un peu mieux le fait de ne pas tout savoir immédiatement.
Pour les spécialistes, la tolérance à l’incertitude ressemble à un véritable entraînement psychologique. Plus elle est exercée, moins chaque zone de flou provoque automatiquement une réaction d’alarme. Les difficultés de la vie ne disparaissent pas, mais notre manière de les affronter peut évoluer. C’est précisément là que se trouverait, selon les psychologues cités par le média allemand, une forme essentielle de force mentale aujourd’hui : non pas réussir systématiquement ou rebondir après chaque épreuve, mais parvenir à laisser une place à l’incertitude tout en continuant à avancer dans sa vie.





